marc burghard Page 166 - Toctactic 2024

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<< Où ça un soldat ? >> Les yeux noirs de Shanti s'arrondirent et sans qu'il bouge la tête allèrent rouler vers la gauche de ses orbites. Il leva un peu le menton pour désigner le coin d'ombre du fond de la taverne où nous venions de nous attabler.
 
Dans la semi obscurité, avec le mimétisme d'un phasme, un militaire rachitique se confondait avec les vieux meubles qui étaient là. Une arme courte qu'il portait en bandoulière lui donnait une allure d'insecte à l'affût. Le pavillon d'un ancien phonographe qui avait l'air de l'observer semblait vouloir l'interroger mais son vieux disque restait muet sous la poussière. Une onde froide saisit mes épaules quand je découvris le regard du garde. Il devait être très dangereux.
 


 
<< Qu'est-ce qu'il fait là ? >> Shanti prit un air encore plus grave qu'il l'était déjà naturellement et me répondit à mi-voix sur un ton de confidence que ce soldat était là pour surveiller le comportement des buveurs qui consommaient cet alcool qui était sur toutes les tables. Il fit ce geste du poing fermé et du pouce tendu qu'on porte à sa bouche comme si on buvait, qu'il accompagna du geste de se taper le front avec la paume, qui signifie la folie. Mandalay m'avait accueilli trois jours plus tôt aux premières lueurs bleues du jour. La veille, en quittant la gare de Rangoon , le train, heureusement caparaçonné, avait dû faire preuve de courage et de détermination pour essuyer les attaques des grappes de gamins qui montraient leur cul en lançant des pierres et des boulons ainsi que des bouteilles d'eau dans toute fenêtre qui eût été laissée ouverte. L'une d'elles avait explosé dans mon wagon, ponctuée pour mon plus grand plaisir du cri strident des malchanceux arrosés. Je souriais au passé qui me revenait me laissant porter par la nostalgie des bombes à eau que nous lancions sur les fêtards tapageurs depuis les petites fenêtres du comble où je logeais à Strasbourg dans les années quatre-vingt. Comme j'avais envie de me joindre à la troupe de garnements pour faire l'arsouille avec eux !
 


 
À la sortie du train, je fonçais, ignorant les avances des Birmans qui proposaient leurs services de porteurs ou de guide, bien déterminé à m'en tenir à mon programme qui consistait pour l'instant à rejoindre un hôtel situé pas loin, me doucher et m'allonger. Mais ce Birman, chapeau rond, chemise blanche et longhi élimé, ne me lâchait pas. Je ne voulais pas risquer d'être pris pour un portefeuille ambulant par un aigrefin autoproclamé guide touristique. Malgré les haussements progressifs de mon ton, il se révéla impossible à évincer. Mielleux et collant comme la glu. Je ne savais pas alors que j'étais en train de rencontrer une des personnes les plus gentilles que la destinée ait placées sur ma voie. Comment avais-je pu être aussi rude avec l'adorable Shanti ? Je me le reproche encore maintenant.
 


 
Shanti était resté à m'attendre à la réception de l'hôtel depuis sept heures du matin. J'émergeais vers midi après avoir bien dormi. De bonne humeur, j'acceptais sa compagnie tant son insistance polie et son si bon anglais m'avaient touché.
 
Prévenu que je ne lui donnerais pas d'argent, mais que je l'invitais à partager ma table, il se montra satisfait. Shanti faisait partie de la classe la moins aisée du Myanmar. Sa peau noire et son origine paysanne n'étaient pas les meilleures clés pour ouvrir les portes donnant accès aux bons emplois dans ce pays où le népotisme écarte souvent les meilleurs des postes les plus prisés. Outre sa culture, sa maîtrise de l'anglais, courante ici grâce au passé colonial, restait néanmoins sa meilleure carte.
 


 
Shanti connaissait tout le monde à Mandalay.
 
 
Enfin, toutes les petites gens.
 
 
Pour m'emmener un peu partout, un vieux cyclopoussiste lui avait prêté son trishaw, en fait un vélo "side car", dont le siège passager peut accepter deux personnes assises dos à dos . La couleur noire de la selle et du siège contrastait agréablement avec les couleurs vives du carcan décoré d'ornements peints dans des tons de rouge, d'orange et de jaune, et de petits paysages locaux agrémentés de scènes de la vie rurale.
 
Il m'emmena alors sur les rives de l'Irrawaddy et par les rues de Mandalay. Nous avons passé des heures à nous promener, conversant comme les vieux amis que nous étions devenus en si peu de jours. Je m'abandonnais au ravissement, bercé par le rythme lent de la bicyclette multicolore, souriant aux enfants moines et aux grands lions blancs qui gardaient les pagodes et j'étais heureux d'être l'étranger à qui les Birmans prenant le thé à l'ombre des bougainvillées fleuris faisaient des signes d'amitié de la main et souriaient. Que me fallait-il de plus ? Mon deuxième cerveau me donna rapidement la réponse. << De la soupe ! >> Mais oui ! De la soupe ! Shanti m'assura que jamais je ne goûterais de soupe aussi bonne que celle qui était servie là où il avait choisi que nous dînions.
 



 
Au fur et à mesure que ma vue s'adaptait au faible éclairage, je remarquais que plusieurs buveurs étaient assis seuls à leur table et qu'en gesticulant ils conversaient avec passion et véhémence sans qu'il y ait d'interlocuteur visible en face d'eux. D'autres qui avaient trouvé des compères d'ivresse explosaient en fous rires démentiels qu'ils s'efforçaient de contenir, se méfiant du soldat prêt à intervenir.
 


 
Certains acquiesçaient par onomatopées aux borborygmes incompréhensibles de leur comparse inarrêtable. Un vieil homme pleurait en parlant à son verre. Une atmosphère de colère enfiévrait la table d'à côté. Les yeux aigus du soldat dans l'ombre étaient partout. Attentif à tout débordement excessif, il était prêt à neutraliser ceux que la folie rendrait méchants. Il va de soi qu'alors, je comprenais la raison de sa présence. En entrant, j'avais apprécié l'ambiance tranquille de l'auberge, me rendant compte à présent que ce calme n'était qu'apparent, les convives se forçant à s'exprimer le plus silencieusement possible de peur d'être molestés par le vigile. Nous étions en pays de dictature, et ce genre de situation n'était que le modèle de ce qui se passait à toutes les échelles dans la relation du peuple avec le pouvoir régalien.
 


 
Du fait que les convives ne s'exprimaient que le plus faiblement possible, l'habituel brouhaha des restaurants faisait place ici à une étrange rumeur feutrée.
 


 
Shanti me servit un verre du thé vert qui était à disposition sur toutes les tables dans de grosses thermos chinoises décorées d'affreux motifs floraux aux couleurs criardes. Assez rapidement, le patron jovial nous fit l'honneur, puisque j'étais un visiteur étranger qui ne devait dire que du bien de la Birmanie chez lui, d'apporter lui-même ses fameuses soupes. Servi dans de grands bols de porcelaine blanche, le bouillon de viande aux fleurs de bananier me brûla un peu la langue, mais le parfum, les saveurs complexes de tamarin, de coriandre et d'épices dont je ne sais le nom emportèrent ma bouche loin sur les vagues voluptueuses de l'Océan De La Délectation. Shanti, sûr de son coup, était fier de m'avoir fait plaisir et de m'étonner comme il ne cessait de le faire. Nous approuvions tous deux du regard la bonne idée de s'être assis là.
 


 
Alors que nous nous régalions, sans vraiment nous demander s'il le pouvait, s'installa à notre table un jeune homme à l'air poupin. Curieux, prétexta-t-il dans un anglais impeccable, de ma présence dans ce lieu où aucun Français n'était certainement jamais venu. Shanti se tassait sur son tabouret et adoptait une attitude fermée qui ne cachait pas sa désapprobation quant à cette intrusion dans notre plaisir qu'il venait troubler. De mon côté, j'étais content de faire une rencontre de plus et le conviais à rester. Mais il s'avéra qu'il ne nous laissa pas vraiment le loisir de nous exprimer. Il n'eut qu'à lever la main pour qu'arrive un verre rempli à un tiers d'un liquide transparent et un pichet d'eau.
 


 
L'alcool qu'il coupa de la même quantité d'eau devint trouble. Il avala très vite la boisson grise et leva la main pour qu'on lui en serve une autre mesure. Il ne but pas tout de suite la seconde dose, absorbé un instant comme par un spectacle drôlatique. La naissance de petits dragons dans les volutes occasionnées par les liquides qui se mélangeaient dans sa timbale, par exemple.
 


 
Il prit plus de temps pour le second verre. Mais après deux gorgées, il se tendit sur son siège. Son regard se plissa, semblant vouloir protéger de la lumière les aysses qu'étaient devenues ses pupilles. La lumière, pourtant faible, le blessait, sans doute, et du sang teintait le blanc de son œil droit. Sans nous laisser l'occasion de dire quoique ce soit, dans un assez bon anglais, il avait commencé à surtout parler de lui à voix basse, n'interrompant sa confidence que pour de furtives œillades vers le soldat dont l'aura inquiétante planait au-dessus de tout un chacun. Restant très vague quant à sa profession et à sa situation familiale. Il m'avait à peine questionné sur les raisons de mon voyage.
 
Shanti, la bouche rouge de sa chique de bétel, se versait du thé, prenant bien soin de ne pas croiser le regard du jeune homme tant il était importuné par ses propos décousus.
 


 
Murmurant de plus en plus fort, brandissant ses lunettes, il racontait n'importe quoi en gesticulant, faisant l'érudit, mêlant des bribes de sujets qu'il avait dû voir à la télévision à des idées mystiques en un puzzle pseudo-scientifique dont les pièces ne correspondaient pas entre elles. Il avait agrippé mon poignet qu'il serrait de plus en plus fort, le cou tendu vers moi, postillonnant, vociférant silencieusement pour me persuader de théories secrètes dont personne d'autre que lui n'avait eu accès. Les yeux maintenant exorbités, se levant peu à peu, ne me lâchant pas la main. Il brassait l'air évoquant par des gestes vifs et amples l'immensité de l'univers. Ponctuant son discours d'onomatopées inspirées des films de science-fiction, sa main devenue un astronef, prenait des virages serrés entre les astres et les anneaux de Saturne qui devaient tourner partout autour de sa tête.
 


 
Ne pouvant m'empêcher de savourer son délire exalté et ses propos saugrenus, j'avais du mal à garder mon sérieux. Je sentais qu'il ne fallait pas que je rigole. Et s'il devenait méchant, croyant que je me moquais de lui ? Je ne voulais en aucun cas l'agresser. Je trouvais amusant qu'il ait un bon coup dans l'aile et qu'il gigote ainsi.
 
 
Shanti, crachant rouge, fulminait tandis que je le relançais par des mines admiratives en faisant des << Oh ! >> et des << Ah ? >> pour qu'il continue de plus belle. Je tâchais de garder une expression attentive, le regardant plus que je l'écoutais, me montrant intéressé au plus haut point par ses élucubrations.
 


 
Mais qu'est-ce qu'il avait bu ? Il venait de finir son troisième verre et levait déjà la main pour un quatrième. Je levais la main aussi.
 
 
Le soldat me fixait. Il ne détourna le regard que lorsque je hochais la tête et fis le chiffre " un " avec mon pouce, pour dire que je n'avais pas de problème.
 
 
Je ne m'occupais plus du jeune homme qui continuait à gesticuler, indifférent à mes questions, répétant avec terreur que rien ne pouvait sortir du trou noir qui dévorait notre galaxie. J'hésitais en considérant l'alcool. Prudent, j'en transvasais un peu dans mon verre à thé, l'équivalent de trois ou quatre cuillères à soupe, j'ajoutais de l'eau et goûtais.
 
 
Presque pas de goût et pas l'attaque des alcools forts. Il faut dire que j'avais bien dilué la liqueur. Une saveur fade, grise et trouble, doucereuse mais pas sucrée. Comme de la sueur ? Non, autre chose. Vaguement organique et tiède, pas très bon, écœurant.
 
 
J'avalais la deuxième gorgée et agréablement mon dos se tendit progressivement pour me faire tenir bien droit sur mon tabouret. La lumière se fit plus vive. Je ne me sentais absolument pas ivre. Au contraire. Lucide, très lucide. Mais en tournant la tête, je vis le décor glisser brutalement en accordéon pour aller se tasser dans le coin droit de mon champ de vision et se reconstituer devant moi lorsque je tournais la tête dans l'autre sens.
 


 
Et j'éclatais de rire. Tout était devenu hilarant sans qu'il y ait quoique ce soit de comique .
 
 
La Birmanie, la soupe, les grimaces du type, le soldat dans l'ombre, les pivoines sur les thermos, les ampoules au plafond, les Birmans, les chapeaux, tout ça me faisait rigoler. Je regardais le soldat et je pris peur. J'arrêtais de rire. Un instant tout avait disparu sauf lui qui semblait grandir à l'infini et devenir la terrible caricature de lui-même . L'obscurité n'existait plus et son regard de fer noir était démesurément fixé sur moi. Des sons auxquels je n'avais pas prêté attention se révélaient à présent clairs et précis. Et je rigolais de nouveau , mais sans faire de bruit. Le soldat était retourné dans l'ombre et Shanti pédalait.

 


 
Impossible de me rappeler quand nous étions sortis. La nuit était tombée depuis un moment, mais en même temps je trouvais qu'il faisait jour. Shanti se moqua de moi en tapotant sa tempe.
 
Dégrisé, je passais une bonne nuit. En fait je n'avais bu que très peu d'alcool. Je me demande encore ce qu'aurait été l'effet d'une mesure complète de ce breuvage infernal. Je pense parfois avec crainte aux lésions dont ce jeune homme était la victime. Je l'avais vu vider quatre verres. Et il avait dû continuer. Son esprit devait être déchiré et sa tête, cassée. Mais en m'endormant je pensais aussi, complice avec moi-même, que ... Mais que je remangerais bien de cette soupe délicieuse. Aux fleurs de bananier.
 
Le lendemain à midi , nous étions de retour à la taverne . Le patron , d'abord étonné puis honoré de notre retour à ses tables, nous accueilli avec chaleur. La salle était vide et sombre . les longues bouffées de fumée âcre que le soldat tirait de son chirut  animaient de leur moire la lumière concentrée en faisceaux précis par les croisillons de la fenêtre .
 


 
<< Suivez-moi , venez à la cuisine , vous y serez plus tranquille . les buveurs ne vont pas tarder et je veux pas qu'ils vous importunent >>
 


 
La dame dans la cuisine qui remplissait d'eau bouillante les thermos pour le thé ne nous dit rien, mais son regard raffiné était bienveillant. Son élégance et sa beauté passaient presque inaperçus, tant elle était discrète .
 
 
Shanti m'avait prévenu qu'il avait une affaire à régler et donc à m'abandonner pour une heure . Pas de soucis . Le bouillon  nous fut servi rapidement . Quel délice ! Je me félicitais d'avoir insisté pour revenir là .
 
 
Shanti eut la négligence en sortant de laisser entr'ouverte la porte de la cuisine . Cela n'a pas manqué . Deux minutes plus tard une tête qui sans sa moustache eut été un piètre sosie amaigri et brun de Johnny Cash , apparut  dans l'ouverture pour sourire de peu de dents et écarquiller les yeux lorsqu'elle me découvrit .La tête était celle d'un cow boy tout en blue jean cintré , chaussé d'improbables santiags en plastique imprimé d'ocelles de félin , dont les pointes dressées se voulaient arrogantes , qui vint tout de suite s'assoir sur le tabouret que Shanti venait de quitter , poser le verre plein aux trois quart du terrible alcools , finir de le couper d'eau , pour presque le faire déborder, et en gober la moitié sans la déguster .
 
 
Le cow boy avait adopté un air hautain , pour me montrer qu'il était quelqu'un << d'important>> .
 
 
Entre autres  Il énumérait des marques de voitures prestigieuses qu'il avait conduites , prêtées par des amis tels que Diego Maradona ou bien Brad Pitt .Il se prenait pour un architecte , décrivant d'absurdes projets pharaoniques , évoquant de grosses sommes d'argent , en dollar .
 
 
Et je ne pouvais pas en placer une . Il parlait bien l'anglais , mais plus que son ivresse , qui somme toute m'amusait , ses valeurs ne me convenait pas .Seuls des sujets relatif à l'argent ou au football alimentaient sa logorrhée .Et je n'aimais pas du tout les petits gestes obscènes  qu'il faisait à la dame quand elle avait le dos tourné . Il en était à son troisième verre et il n'était même pas deux heures . Je restais très prudent et cachais mon jeu .
 
 
Ne le contrariant surtout pas , j'acquiesçais , l'air concentré , un œil mi clos , la bouche serrée vers le bas , manifestant  mon admiration en sifflant comme un dragueur . Avec le pouce aussi .
 
 
Mais je remarquais quelque chose que je n'avais pas vu tout de suite et qui me fit comprendre une des raisons pour laquelle , outre son accoutrement  je le trouvais si hétéroclite :  il tremblait des yeux .
 
 
Ses pupilles par de rapides à coup d'un mouvement rythmique horizontal allaient très vite en alternance de la gauche de l'œil à son centre , pour recommencer vers la droite , se fixer au centre et trembler une ou deux secondes comme un flèche qui vibre dans sa cible..
 
 
C'était effrayant . Je me demandais si il s'en rendait compte . Les rasades dégringolaient et il n'arrêtait pas de parler .Je me demandais comment il me percevait avec de tels tremblements dans les yeux .Pour lui , tout devait trembler . Je ne l'enviais pas .
 
 
Je ne pris conscience de mon degré de tension que lorsque La porte s'ouvrit . Shanti était était revenu et je me détendis tout de suite .
 
 
<< Ah Shanti , tu tombes à pic ! Il faut que je te présente Monsieur Rahman ,notre nouvel ami ! Il est architecte ! >>
 
 
Dubitatif , Shanti le salua d'un coup de menton perplexe . Du jus rouge sang de la chique de bétel qui gonflait sa joue fusa d'une pression de ses lèvres  pour aller faire teinter le pot d'aluminium prévu à cet effet .
 
 
Je continuais : << Monsieur Rahman roule en Ferrari ! C'est un grand architecte  ! C'est lui qui à fait les plans du futur métro aérien de Mandalay ! Il va reconstruire le Pont d'Amarapura . Tout en métal ! Tu te rends compte ? En fer ! C'est magnifique !
 
 
>> Le fan de " Dallas" faisait le fier en toisant Shanti avec mépris .
 
 
Le Pont de bois unique au monde en fer ...? Architecte ?  Shanti , tout de suite complice , ne put retenir un sourire vermillon .
 
 
<< Monsieur Rahman est formidable . Nous t'attendions  . Te rends tu compte , Shanti ?  Il nous invite à consommer tout ce que nous voulons dans ce bon restaurant ! Même les têtes de poisson !  C'est lui qui paye ! N'est-ce pas Monsieur Rahman que vous nous invitez . C'est bien ce que vous m'avez dit tout à l'heure ,Monsieur Rahman , que j'étais votre invité , ainsi que mon ami Shanti ? N'est-ce pas que vous nous payez tout ce qu'on veut manger, Monsieur Rahman ? >>
 
 
Une ombre invisible , celle du doute , obscurcit la face au regard tremblant du rohinghias . - J'avais misé sur le fait que dans l'état où il errait , il devait être incapable de se souvenir de ce qu'il avait raconté cinq minutes plus tôt - . << Ah oui , bien sûr , bien sûr ! Oui , oui , des têtes de poisson , de la salade de thé  ... >>
 
 
Le mot << payer >> l'avait dégrisé en partie . Sur la défensive , Il s'était levé comme un cran d'arrêt . Sa vantardise mégalomaniaque changée illico en une panique soudaine qu'il peinait à cacher . Faisant comme si il lavait sans eau ses mains tremblantes à l'instar de ses yeux , il se rengorgea un peu en prenant petit à petit le chemin de la sortie .
 
 
<< Heu , les amis , désolé , attendez moi , je reviens tout de suite , je vais à ... heu , je vais à ma voiture , chercher de l'argent . Je reviens , je reviens . - Mais oui , Monsieur Rhaman  , à toute suite , n'oubliez pas le rubis de Mogok que vous avez proposé de m'offrir en souvenir de notre rencontre , lui rappelais-je à la volée >> Désorienté  , il devait se demander ce qu'il avait encore bien pu me promettre pour m'impressionner . il se sauva en bégayant : << De Mogok ? de Mogok ? >>
 
 
Tordu de rire , en larmes , Shanti jubilait . Je me demandais quelle tragédie avait conduit ce pauvre homme à en être arrivé à se faire du mal comme ça .
 
Shanti à nouveau sérieux , m'exhorta à ne plus sympathiser avec des fous .<< Tu risques ta vie , ils sont imprévisibles . Et si il t'avais planté la fourchette dans l'œil ? >>
 
Traversant la salle obscure pour sortir , un buveur solitaire aux allures intellectuelles toucha mon bras et nous supplia de nous asseoir à sa table . Shanti me poussa littéralement dehors .
 
 
J'avais bien essayé , mais sans succès , de savoir quel était l'ingrédient de base du << Breuvage des Fous >> Shanti n'en savait rien et le patron de la taverne était resté évasif : << Oui , Monsieur , c'est une boisson alcoolisée , très bon , Monsieur , très bon ! >> fut la seule information qu'il me donna .
 
 
Un autre Birman évoqua un distillat de latex d'hévéa , en fait de caoutchouc . Mais je n'étais pas convaincu .
 


 
Mais , des années plus  tard , un programme de France Culture , le fond sonore de mon existence , traitait d'un sujet relatif aux alcools . Un sentiment d'écœurement et un cuisant dégoût soulevèrent mon estomac lorsque furent décrits des alcools sans base végétale .
 
 
L' évocation d'une de ces  préparations me laisse encore en bouche ce goût abject et fade de sueur fétide vaguement anisée  . J'en suis sûr à présent :J'avais bu de l'alcool élaboré à base d'entrailles d'animaux ...
 
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